Le dialogue des cultures à travers Voyage à Paris de Mohammed Assaffar Ben Abdellah Al Andalousi Attitouani " href="index.php?page=backend&format=rss&ident=322" />
Aller à la navigation | Aller au contenu

Aleph. Médias, langues & sociétés
Description de votre site

Méthodes

Article

Le dialogue des cultures à travers Voyage à Paris de Mohammed Assaffar Ben Abdellah Al Andalousi Attitouani
Approche culturelle

Jaouad Rouchdi

Abstract

This study focus on cultural dialogue between Morocco and France(in the middle of the 19th century). Through one report written by Mohammed Assaffar Ben Abdellah Al Andalousi Attitouani about France on order of sultan Moulay Abderrahmane. This report is entitled as follow: A trip to France. In fact, so as to learn more on modernity and french culture, the sultan decided to appoint this Fakih(Assaffar) to travel accross France preparing by the way a full report about this country. We have insisted in our study on the fascination of Mohammed Assaffar and Abdelkader Achâach with french culture and french civility especially parisian one. We have attached importance to the fascination of the moroccan expedition with western modernity and its keen interest in cultural dialogue between Morocco and France, thus preparing for a deeper cultural melting pot.

Haut de page

Texte intégral

يتناول هذا المقال بالدرس والتحليل موضوع الحوار الثقافي بين المغرب وفرنسا(منتصف القرن19) من خلال التقرير الذي كتبه محمد بن عبد الله الصفار التطواني حول فرنسا بأمر من السلطان مولاي عبد الرحمان والذي يحمل العنوان التالي: "رحلة إلى فرنسا". فلكي يعرف السلطان المغربي كل التفاصيل عن الحداثة والثقافة الفرنسية أرسل هذا الفقيه(الصفار) ليتجول في فرنسا ويعد تقريرا مفصلا حولها. لقد ركزنا في مقالنا على مدى إعجاب محمد الصفار وعبد القادر أشعاش بالثقافة الفرنسية وتحضر الفرنسيين وخاصة الباريسيين. تناولنا كذلك ضمن هذا المقال، إعجاب البعثة المغربية بالحداثة الغربية وشغفها بالحوار الثقافي المغربي الفرنسي تمهيدا لتمازج ثقافي أكثر عمقا.

Toute grande civilisation est un métissage culturel

Léopold Sédar Senghor

Heureux qui, comme Ulysse a fait un beau voyage

Joachim Du Bellay

سَافِرْ تَجِدْ عِوَضًا عَمَّنْ تُفَارِقُهُ وَانْصَبْ فَإِن لَذِيذَ العَيْشِ فِي النُّصُبِ

الإمام الشافعي1

Introduction

1De prime abord il convient de dire que la relation entre la littérature et le voyage ne date pas d’aujourd’hui, elle est plutôt bien enracinée dans l’histoire cela d’un côté, d’un autre l’écriture ne se limite pas au domaine littéraire, elle est liée à la vie dans toutes ses dimensions. Le voyage est donc un moyen entre autres, d’établir un contact avec l’autre via l’écriture, ainsi le récit de voyage n’est-il pas uniquement un témoignage sur cet autre, mais plutôt un dialogue de fond avec ses structures culturelles ; visions transversales des images, des mentalités, en un mot ; des représentations. La richesse foisonnante du récit de voyage réside dans son ressourcement de plusieurs domaines : l’histoire, la réalité, la culture, l’anthropologie, l’architecture, etc. Étant un texte de l’ouvert, le récit viatique fait l’objet de nombreuses ébauches émanant d’une multitude d’approches et d’interprétations. Notre approche serait culturelle à dessein d’affiner les rapports altéritaires entre deux mondes très différents ; le Maroc et la France. Vu donc cette étendue qu’offre le voyage au parcours interprétatif, notre tâche serait de fouiner dans les différences culturelles entre les deux pays précités à travers les descriptions de la ville de Paris chez Mohamed Assaffar dans son récit de voyage Voyage à Paris. En prenant en considération la dynamique des contraintes subjectives et objectives du voyageur Assaffar dans ses descriptions du milieu parisien, nous allons essayer de voir ce qui les encadre à travers les regards croisés et en vertu des images évoquées, nous allons nous arrêter sur les structures implicites et explicites des éléments décrits. Et si l’on s’arrête aussi sur les différentes mobilisations des souvenirs, c’est bien pour examiner de près l’impact de la mémoire autant sur l’imagination que sur les différentes représentations de l’autre ; le parisien et voir comment opère la relation entre le souvenir et les constellations majeures des représentations du Français lors de ce voyage de découverte, de l’émerveillement, de l’intense activité des sens et du désir acharné de tout conquérir dans une dynamique fusionnelle qui rend compte des particularités de l’autre.

2Il est à préciser dans ce contexte que la particularité du récit de voyage objet de notre étude, réside dans son ouverture sur toutes les sources de connaissance. Ce caractère hybride joint à son enracinement dans l’histoire rend notre approche plus aventurière.

Le voyage à paris et la découverte de la France

3Le cas de Mohamed Assaffar Ben Abdellah Al Andalousi Attitouani est très révélateur, car son voyage en France est effectué au XIXe siècle au moment où les relations du Maroc avec l’hexagone étaient limitées et l’image des Marocains sur la France était très floue. À cela s’ajoute que ce voyage, s’inscrit dans le cadre de la préparation à l’instauration des relations officielles du Maroc avec la France. Le Maroc a beaucoup hésité dans un premier temps, mais la colonisation française de l’Algérie pousse enfin les officiels marocains à nouer des relations diplomatiques avec ce pays. Pour ce faire, le Maroc y envoie Abdelkader Achâach en compagnie de certaines personnalités de la haute société marocaine dont le fakih Assaffar en vue de découvrir de près la France qui est devenue voisine du Maroc. Ce voyage missionnaire présidé par le futur diplomate Achâach, ne marquera pas uniquement le sultan Moulay Abderrahmane qui les a envoyés, mais aussi tous les Marocains parce que les écrits d’Assaffar sur la France et notamment Paris sont considérés comme étant la plate-forme qui rapproche l’imaginaire marocain de celui des Français, loin de beaucoup de préjugés. C’est bien là le vrai sens de l’humanisme dont a parlé J. J. Rousseau :

Secouer le joug des préjugés nationaux, apprendre à connaître les hommes par leurs conformités et leurs différences, et acquérir ces connaissances universelles qui ne sont point celles d’un siècle ou d’un pays exclusivement, mais qui, étant de tous les temps et de tous les lieux, sont pour ainsi dire la science commune des sages. (J. J. Rousseau. Dans Todorov 1989 : 28).

4Dès lors Voyage à Paris d’Assaffar est considéré par quantité de chercheurs comme l’un des récits viatiques les plus intéressants sur la France. En effet, lors de ce voyage ; la France va émerveiller Assaffar comme il va nous émerveiller par les vertus de la différence qui se défilent à travers ses descriptions minutieuses. Étant conscient de sa lourde responsabilité devant le sultan consistant à lui remettre le rapport de ce voyage de découverte qui a duré presque deux mois, Assaffar s’est ingénié à rendre compte de tout ce qu’il a vu autour de lui avec précision et fidélité. S’agissant du mouvement de la narration et de la description, il est presque régulier ; si l’on excepte les quelques rétrospections pour trouver des liens avec le milieu d’où il est venu en voyage en France. Et c’est à travers ses déambulations entre deux cultures orientales et occidentales que s’opère la comparaison de l’essence de la différence. Ainsi s’établit-il consciemment ou inconsciemment un vrai dialogue des cultures. Compte tenu du fait que le regard du voyageur est basé sur la culture marocaine et surtout religieuse, la tropique de sa rencontre avec l’autre prolifère une imagerie culturelle riche voire fascinante. Habitué au renoncement au plaisir, le voyageur ; à bien des reprises, se trouve attiré par la beauté de la ville de Paris : ses boulevards, ses jardins, ses ponts, ses lumières, ses immeubles, ses trains, ses femmes et le mode de vie de ses habitants. Pouvons-nous donc parler du récit viatique d’Assaffar  Voyage à Paris  comme étant un vrai dialogue des cultures ? Le dialogue des cultures est-il possible entre deux pays ayant deux systèmes de valeur très différents et dont les pouvoirs économiques sont déséquilibrés ? La culture pourrait-elle être dans ce cas un partage inconditionnel ?

Une nostalgie à l'œuvre dans le lieu de l'autrui : la découverte de soi

5Nul doute que tout rapprochement culturel entre le Maroc et la France est désormais possible grâce au voyage effectif de quelques voyageurs, dont celui d’Assaffar, cependant le domaine de la culture n’est pas de l’ordre du vrai ou du faux, c’est plutôt un domaine du relatif par excellence. Et si l’on envisage des entrées possibles dans la culture de l’autre ; le français en général et le parisien en particulier, c’est effectivement bien à travers les points affinitaires. Au fait, ce voyage, en plus d’être une découverte de la France, permet à Assaffar de se rendre compte de sa propre culture via les propriétés de l’autre, de s’observer et de s’auto-analyser. Autant dire, il lui permet de revivifier sa mémoire par la panoplie des récits enchâssés qu’il évoque et aussi par les interminables digressions et comparaisons en parcourant la ville des lumières. Ce voyage au fait est un vrai ressac qui ébranle beaucoup de convictions chez lui notamment en parlant de l’ordre, l’organisation, la propreté, la sécurité qu’il croyait relever forcément de la religion alors que la France est un pays laïque :

مع ضعف الإسلام وانحلال قوته واختلال أمر أهله، فما أحزمهم وما أشد استعدادهم، و ما أتقن أمورهم و أضبط قوانينهم. وما أقدرهم على الحروب، وما أقواهم على عدوهم، لا بقلوب وشجاعة و لا بغيرة دين، إنما ذلك بنظامهم العجيب وضبطهم الغريب، واتباع قوانينهم التي لا تنخرم (VAF2 2007 : 105). [A 1]

6Cela décèle à quel point le voyageur, en s’insérant dans la société française et en s’immisçant mentalement dans la vie des Parisiens, se sent insufflé d’un désir intense de découvrir davantage leurs fins fonds. Il a eu le remarquable mérite d’initier les Marocains au dialogue culturel avec les Français. De là, ses descriptions abondantes et ses dialogues avec des Français de souche et du commun du peuple sont au fond, une vraie édification des bases de communication interculturelle typiquement humaine dans une époque où l’image des Marocains sur les Français et vice-versa était très floue. Or l’expédition d’Abdelkader Achâach et en sa compagnie El Fakih Assaffar, constitue un fait tournant dans l’histoire des relations culturelles du Maroc avec la France. Cette présence effective en France et plus précisément dans les milieux parisiens, en plus de favoriser des rapports interculturels et humains, permet, à n’en pas douter d’un iota, de cimenter des alliances politiques plus stratégiques. Il est intéressant de préciser dans ce contexte que le lecteur marocain s’est habitué à lire des récits de voyage écrits par des Français sur le Maroc vu leur nombre plus ou moins considérable, mais à l’encontre de ceci, rares sont les récits des Marocains sur l’Europe et plus précisément la France. C’est ce qui fait du récit d’Assaffar un travail authentique, dans la mesure où il est considéré comme une vraie contribution à la construction d’un savoir interculturel. Ce savoir très particulier issu d’un récit de l’ouvert « voyage », constitue au fait une passerelle entre deux mondes l’un occidental l’autre de culture orientale. La mobilité du voyage va de pair avec l’abondance des descriptions. Ce qui favoriserait l’interpénétration des regards et par là des cultures. Autrement dit, l’instauration d’un dialogue fertilisant les propriétés identitaires du voyageur. Au fait, à travers les descriptions d’Assaffar, on n’est pas seulement face à des confrontations de deux cultures, mais aussi, et surtout face à un vrai dépassement des frontières identitaires et psychiques. De là, la mobilité de l’identité doit beaucoup de choses à l’ouverture sur l’autre. Si d’ailleurs l’imaginaire occidental sur l’orient s’est basé sur les premières traductions de nature fantastique dont les  Mille et une nuits , l’imaginaire arabo-musulman sur l’occident se ressource surtout de cette longue présence des musulmans dans la péninsule ibérique. Cet imaginaire a effectivement beaucoup changé à travers les siècles. Au XIXe siècle, les autorités marocaines étaient sidérées lorsque l’Algérie, le pays voisin, était colonisée par la France. Or le voisin du Maroc n’est plus musulman, c’est plutôt chrétien. Le voyage d’Assaffar en compagnie de l’ex-gouverneur de Tétouan alors s’inscrit dans ce cadre historique. Lors de son arrivée en France, Assaffar était étonné et émerveillé à la fois par la splendeur de la civilité des Parisiens en particulier et du reste des Français en général. Ce qui l’a beaucoup frappé, c’est la richesse culturelle et civilisationnelle exubérante du peuple français. Et à chaque fois qu’il se met à décrire la France, il se souvient de sa ville natale Tétouan. Étant confronté aux difficultés de l’éloignement de cette ville à laquelle il se sent attacher spirituellement, sa nostalgie réitère d’une manière perçante à travers son récit de voyage chaque fois qu’il s’en souvient :

أتطواننا الغراء هل يسعد الدهر

بأوبتنا كيما يعود لنا الوصل؟

وهل يبدو أو يدنو محياك بعدما

تلاطمت الأمواج ويجمع الشمل؟[A 2] (VAF 2007 : 115).

7Il convient ici de rappeler que le cheminement d’Assaffar vers Paris est précédé de plusieurs traversées des villes françaises suivantes : Marseille, Toulon, Lyon, Ex-En Provence, etc. et dans chaque ville il se découvre un autre, vu les grandes différences culturelles qui se profilent devant ses yeux. Ainsi la quête de l’autre est-elle une quête métamorphique dans la mesure où il lui procure une impensable plénitude et un enchantement de l’ailleurs avec lequel il est en communion. Son long mouvement dans la vastitude du territoire français, n’est pas uniquement un voyage à l’extérieur, mais aussi un voyage dans son for intérieur qui se manifeste dans des questionnements récurrents traduisant l’impact de la visagéité urbaine française sur lui, d’où sa dimension culturaliste. Étant à côté de la Seine, il se trouve saisi d’extase et il se met à la décrire :

وهذا النهر] السين [تسافر فيه المراكب والفلايك والبابورات كبارا وصغارا، فهو مشحون بها في داخل المدينة. وفيه بيوت عظام من الخشب على شكل السفن الكبار، إلا أنها مسقفة منفوق بسقف منها، مفتوح و جهها الذي لجهة النهر، مرساة في طرفه ثابتة، معدة لغسلالثياب، تعلوا عند زيادة النهر وتنزل عند نقصانه كما هو شأن المراكب[A 3] (VAF 2007 : 116).

Les prémisses d'une transculturalité assumée

8Cette description revêt une importance capitale dans la mesure où les différences culturelles s’y dévoilent. Dans ce contexte, il est intéressant de préciser qu’Assaffar n’est pas habitué à la splendeur fabuleuse de tels paysages, surtout le fleuve la Seine qui traverse Paris où les barques abondent à l’intérieur de la ville. Leurs formes géantes frappent fortement les visiteurs qui lorsqu’ils apprennent qu’on y fait le linge s’étonnent davantage. Quant aux ponts à Paris, il en est fasciné. Cela se concrétise dans plusieurs descriptions, dont celle-ci : « Les ponts fantastiquement construitsالقناطر العجيبة البناء » (VAF 2007 : 144).

9En les décrivant, il s’arrête sur beaucoup de détails en insistant surtout sur leurs beautés architecturales très raffinées, dont les arcades et la finesse avec laquelle les deux côtés des deux rives du pont sont posés sur des piliers géants. Sublimé par ces paysages extraordinaires, le voyageur explorateur se trouve imprégné d’une vivacité incomparable qui se greffe, dans bien des occurrences, d’imagination débridée comme s’il était dans un paradis exotique. L’exploration des milieux parisiens lui procure une exultation et à travers ses explorations se construit un savoir où les regards se croisent et les cultures s’interpénètrent. Ainsi le regardant extasié, modifie-t-il continuellement ses représentations mentales préconstruites sur la ville de Paris et ses habitants. C’est ainsi que son aventure de connaissance gagne de plus en plus en envergure en prenant goût à l’altérité. Étant informé par un certain parisien qu’on peut faire le tour de Paris en marche dans 27 heures, il a été très surpris (VAF 2007 : 163). S’agissant du soleil, Paris ne connaît d’ordinaire qu’un jour ensoleillé chaque mois pendant l’hiver (VAF 2007 : 164). Cela l’a surpris davantage.

10De retour à l’imagination débridée du voyageur, l’on se rend compte qu’elle est catalysée non seulement par la beauté des espaces, mais aussi par l’élégance des femmes parisiennes :

ولنسائهن نصيب من الجمال والبياض وخصب البدن. وسواد العين والحاجبين معدوم عندهم، والنادر لا حكم له فلذلك يزين نسائهم لبس السواد و يواتيهن أكثر من غيره من الألوان، ويحسن أن ينشد هنا في ذلك : رأيتك في السواد فقلت بدر بدا في ظلمة الليل البهيم و ألقيت السواد فقلت شمس محت بشعاعها ضوء النجوم(VAF 2007 : 199). [A 4]

11Il est ici en effet un contexte particulier de description où le motif de la beauté féminine est plus qu’attirant pour le voyageur Assaffar surtout si l’on prend en considération qu’il est issu d’une culture conservatrice et il est, ce qui est très révélateur, de formation religieuse. Le dévoilement de l’attirance vers les femmes parisiennes est manifestement illustré par la focalisation sur deux éléments essentiels : la beauté physique et l’élégance.

12Ces descriptions qui deviennent fréquentes à travers son récit, témoignent de son émerveillement et qui au fond, dévoilent les vertus de l’inhabituel, de l’exotisme et de la différence culturelle. Ce qui est frappant dans la citation ci-haut c’est que le voyageur lors de sa description des femmes parisiennes se trouve imprégné des élans lyriques puisant dans sa propre culture arabe. De là, la touffeur du romantique constitue un tremplin pour chanter la rencontre avec l’autre et sa culture. Ainsi, les actions de « s’imbiber » et de « s’extraire » ne s’associent-elles pas seulement à une simple opération de l’accueil de la réalité différente et immédiate, mais aussi, et surtout à la joie de la rencontre avec l’autre. Et à travers le recours à la poésie arabe classique, les vertus de l’altérité s’iconisent et les zones d’influence se multiplient. Aussi faut-il ajouter ici que les déplacements géographiques dans les milieux français et notamment parisiens lèvent le voile sur la capacité de recevoir l’autre et sa culture. Là, le voyageur se dévoile en concordance symbolique avec deux cultures. On peut dire à cet égard que cette position de l’entre-deux où se trouve le voyageur révèle au fond à quel point il a été influencé par la culture parisienne via ses multiples fascinations.

13Tout en célébrant la beauté de la ville des lumières, Assaffar s’attarde volontiers sur la description de la nuit à côté de la Seine avec une béatitude euphorique. Ainsi le beau, aux yeux de ce traverseur des cultures et ce coureur de fond, s’avère-t-il infini et se mue en lumière de rêve comme s’il subissait une dilatation jouissive de son être, une plénitude extatique. C’est ainsi qu’en étant charmé qu’il se met à décrire les lumières parisiennes :

يقال إن فيها]باريس [ماية ألف فنار وكلها مرفوعة على أعمدة من الخشب محكمة الإنزال و التصفيف متساوية في العلو. إذا و قفت في طريق الصف ونظرت إليه ترى كأنه حبل ممدود مد البصر، ليس واحد منها بارزا عن الأخر ولا زائدا عليه في العلو. وإذا وقفت في فضاء من أماكنها خصوصا على النهر الذي بها في الليل عند إيقادها، تراها كما ترى النجوم في الليلة المظلمة الصاحية ففيها منظر عجيب [A5].(VAF 2007 :166)

14Vue et ressentie avec tant de joie, la lumière des réverbères parisiens procure à Assaffar une manière intense d’être au monde. Cette nouvelle réalité béatifiante, ne lui aurait pas été accessible, s’il n’avait pas rebroussé son chemin vers la ville des lumières ; cet ailleurs différent géographiquement et culturellement. Il ne se lasse pas de regarder la beauté de la lumière et il s’exalte dans ses sensations parce que le regard dans ce bel espace, lui procure l’émerveillement. Ainsi accueillir dans sa plénitude la beauté de la lumière parisienne, revient-il à dire que le voyage à Paris est une source prodigieuse et onirique inépuisable, tout bonnement parce qu’il voue un culte spontané à sa splendeur, dont l’esthétique magnifique et l’organisation fine et inégalable. Si donc il se met à poétiser la beauté de la lumière en l’assimilant à des étoiles dans une nuit éveillée, c’est parce qu’il est en harmonie avec son état d’âme. De là, cet espace parisien fabuleux est densément symbolique pour le voyageur tant et si bien que la symbiose qu’il y ressent traduit profondément l’accueil de la différence dans tous ses aspects matériels et immatériels. Implicitement les descriptions d’Assaffar, nous révèlent qu’il y a autant de beautés et de richesses qu’il y a de différences culturelles. Synthétiquement, être à Paris équivaudrait à une rencontre heureuse avec les vertus de la différence et les propriétés de l’autre. Paris la ville des lumières en est un exemple flagrant et puissamment révélateur pour ce voyageur marocain dans la mesure où il s’y déploie pleinement ; corps et âme. Il en ressort que le récit qu’il a écrit sur la France et plus précisément Paris est tellement condensé de par l’exubérance des descriptions et des événements. La lumière parisienne en plus de lui permettre de s’exalter et se sentir différent, lui permet à chaque fois de se construire de nouvelles visions et de nouveaux savoirs. Symboliquement, la concordance et l’harmonie du voyageur à Paris révèlent au fond l’alliance avec la culture qui a créé cette beauté fabuleuse, dont l’alignement symétrique des réverbères. Consciemment ou inconsciemment via ce voyage à Paris, Assaffar se rend compte de la relativité de son identité, car il ne pourrait garder sa vivacité que dans la diversité culturelle. À travers le récit, se concrétise à merveille la stratégie de dépolarisation des cultures dans la mesure où, à bien des occasions, le voyageur est entré en dialogue avec des citoyens français et à travers ses dialogues s’effectue l’échange et l’influence réciproque sans qu’il nous échappe ici de dire que lorsqu’il se met à écrire « Voyage à Paris », il ne s’est pas appuyé uniquement sur ses notes et sa mémoire, mais aussi sur des traductions du français. À ce propos Sapir précise que : « Le véritable lieu de la culture, ce sont les interactions culturelles. » (Cuche 2001 : 48).

15Ici aussi il est important de dire que ce n’est pas uniquement Assaffar qui était mobile, mais aussi son écriture, sa culture et enfin son identité face aux valeurs fécondantes. Tout est en mouvement, le tout s’enchaîne, ce qui est le propre du récit de voyage en général et celui d’Assaffar en particulier. Et il n’est pas étonnant de dire à ce propos que sans le voyage et la traduction, il n’y aurait pas de culture. Le noyau du récit à travers Voyage à Paris , c’est la focalisation sur l’ouverture, la différence et la diversité. Ce sont bien ces trois éléments qui font que l’identité est en construction permanente. Autrement dit, la construction de l’identité est un processus de vie qui ne serait jamais achevé. Cela se traduit concrètement par des repositionnements du voyageur face à son héritage culturel : enseigné, appris ou encore imposé. Et il y a à travers son récit viatique autant d’exemples qui montrent son repositionnement face à l’exemple unique de sa culture auquel il s’était habitué notamment en référence à la religion, en croyant que sans un dispositif de lois religieuses, on ne peut pas évoluer, mais lorsqu’il s’est infiltré dans la culture et la réalité françaises, il était étonné du fait que la France n’adopte pas de lois religieuses et pourtant, elle est un pays très développé comme le montre la citation bien stylisée et rythmée qu’on a avancée au début de cette étude et dont on reprend l’essentiel :

[…]ما أتقن أمورهم وأضبط قوانينهم. وما أقدرهم على الحروب، وما أقواهم على عدوهم، لا بقلوب و شجاعة و لا بغيرة دين، إنما ذلك بنظامهم العجيب و ضبطهم الغريب، و اتباع قوانينهم التي لا تنخرم[A 6]. (VAF 2007 : 105)

16L’interculturel dans ce récit du début jusqu’à la fin est densément présent tantôt par un recours à littérature arabe et à la culture marocaine : poésie, anecdotes, maximes, adages… tantôt par le recours à des références religieuses : Coran et hadiths, etc. Celui-ci textualise parfaitement ce va-et-vient entre les cultures et surtout la culture marocaine et française qui se joignent et s’interfécondent grâce aux voyages effectifs, dont celui d’Assaffar. Ainsi les identités fleurissent-elles continûment et deviennent pour ainsi dire des diversités culturelles dans l’unité. Senghor affirme à ce propos que : « Toute grande civilisation est un métissage culturel » (Senghor 1993 : 86). De cette sorte donc on comprendra mieux que lorsque le voyage s’effectue, la réalité s’écrit, l’imagination s’amplifie, le savoir se construit et la culture s’enrichit. À ce propos Cervantes a tout à fait raison de dire : « Celui qui lit beaucoup, qui marche beaucoup, voit beaucoup et apprend beaucoup » (Cerventes 2014 : 11). Étant émerveillé et saisi d’extase lors des ballades parisiennes, Assaffar s’est senti en butte à l’accomplissement de son expérience et en phase de dépassement de beaucoup de fixités identitaires. Si le récit viatique d’Assaffar est condensé, c’est bien pour se rendre compte de la complexité et la richesse foisonnante de la réalité française. Quant à la récurrence de l’interculturel, elle reflète la multiplication des miroirs en même temps qu’elle offre au voyageur la capacité de se penser et de penser l’autre ; le français. Le voyage est avant tout une déterritorialisation du propre pour aller à la rencontre de l’autre et pour enfin se découvrir un autre qui s’enrichit mutuellement des apports altéritaires. L’intense brassage culturel à Paris s’opère au fait par l’observation minutieuse du comportement des Parisiens et leur mode de vie. De là, « le regardé » qui est d’ailleurs nouveau aux yeux du voyageur, pour exotique qu’il soit, est décrit avec autant d’objectivité que cela est possible tout en cautionnant ses descriptions par des comparaisons. La récurrence des descriptions des Parisiens est fort significative dans la mesure où elle traduit l’admiration du voyageur dans un milieu qui lui est différent. Symboliquement, cette admiration telle qu’elle se manifeste à travers le texte viatique, lève le voile sur ce désir ardent du voyageur de s’approprier les vertus du parisien. Autant dire, on est ici face à deux particularismes culturels qui se joignent dans la proximité du regardant pour s’interféconder. Si donc le principe humaniste exige l’égalité des cultures, le principe du dialogue culturel exige la relativité des valeurs, car seules les identités aveugles ne dialoguent pas, d’où leur absoluité dans le jugement de l’autre (jugements de valeur) et par voie de conséquence ses stagnations endémiques. La dimension du dialogue chez Assaffar, est bien positive, en dépit de quantité de contraintes religieuses et identitaires très prégnantes dont nous avons parlé auparavant. Dialoguer revient à dire enfin chez lui ; se situer dans la position d’un entre-deux fluctuant pour mieux pouvoir se rapprocher de l’autre : rapprocher la marocanité de la francité et vice versa. Mieux dire, le dialogue ne favorise pas uniquement le rapprochement culturel, mais aussi l’innovation. Autrement dit, ne pas se répéter. C’est effectivement là que la présence effective d’Assaffar à Paris ait un sens très évocateur, car à Paris, il est à la fois un promeneur, un explorateur, un observateur zélé et un quêteur et après son retour au Maroc il serait un témoin authentique auprès du sultan. C’est pourquoi, dans bien des occurrences, il se trouve poussé comme par un engouement pour faire des observations méticuleuses sur ce milieu étrange et exotique, mais avant tout extraordinaire. Il a beaucoup été attiré par le mode de vie des Parisiens, dont la bonne conduite, la légèreté de l’âme, la galanterie, la courtoisie et la civilité :

[…] ومن طبعهم ]الباريسيون أنهم يحبون من كان خفيف الحركة طلق الوجه مبدي البشاشة، كثير الكلام بالمباسطة أو السؤال عما يبغي السؤال عنه، أو البحث في العلوم أو نحو ذلك من الأخباربالمغربات، والتحدث عن أحوال البلدان و عوائد أهلها(…). ولهم حظ وافر في الأدب الدنيوي والظرافة و الرقة و الحضارة، ويراعون الأدب في مخالطتهم وكلامهم، فلا تكاد تسمع منهم الساقط في الكلام، ولا يتعرضون للغريب من دينهم أو من المسلمين بسوء(...). وقد اختصوا من بين سائر أجناس النصارى بالأدب والحضارة والمروءة الدنيوية، حتى أن كبراء الأجناس يرسلون أولادهم لباريز لتعلم آداب الفرنسيس وتربيتهم، واختصت باريز بذلك لأنها دار ملكهم و أحضر بلادهم [A 7]. (VAF 2007 : 197-8).

17Ce monde parisien resplendissant de diversité, lui a permis de mieux comprendre sa culture via la compréhension du mode de vie français. À cela s’ajoute que son séjour à Paris constitue pour lui un moment de décentrement culturel pour questionner ou encore battre en brèche toutes les fixations identitaires préconstruites. À ce propos, il est révélateur de dire que la conception du voyageur de la politesse était restreinte à la religion, voilà donc que sa présence à Paris, le mène à découvrir une politesse de l’ici-bas. Autrement dit, une politesse « laïque ». Ainsi la transmissibilité culturelle devient-elle plus facile et l’influence et la confluence de l’étranger plus considérable. À ce sujet Edward Sapir précise ce qui suit : « La transmissibilité : un élément culturel se transmet d’autant plus facilement qu’il n’est pas enserré dans des secrets ou des tabous qui le rendaient ésotérique (Sapir : 1971 : 240).

18Le séjour d’Assaffar à Paris qui d’ailleurs constitue une félicité culturelle exceptionnelle dans sa vie initie un échange direct. Son efficacité est due à l’immédiateté et à la facilité de la contextualisation des signes et codes sociaux dans la société elle-même dont ils sont issus. La valeur de son récit de voyage s’explique par le fait qu’il n’y avait pas de rapports culturels assez étroits entre le Maroc et la France au milieu du XIXe siècle. Il convient de souligner dans ce contexte que les impressions foisonnantes d’Assaffar à cette époque s’apparentent à l’attitude d’un voyageur qui n’a pas été suffisamment initié à la culture française avant de se rendre en France. Son style puise dans un arabe « classique » sans qu’il s’interdise de recourir à l’arabe dialectal marocain et à l’arabisation d’une panoplie de mots français dans une stylisation rythmée, et ce pour pouvoir rendre compte de la richesse pléthorique de la culture française. Cela a débouché sur un récit de voyage aussi condensé que singulier. La différence de la culture parisienne par rapport à la sienne, le transcende et l’exotise de par les spécificités prolifiques de l’altérité. En outre, sa présence effective à Paris ne lui permet pas seulement de décrire la différence, mais aussi de l’expliquer tout en participant à un processus social de la construction de l’image du parisien. Il est à rappeler qu’à cette époque, il n’y avait pas assez de clichés, d’images stéréotypées et de « fétiches » sur le marocain, ce qui rend son séjour à Paris très fructueux à tous les niveaux, notamment dans l’approfondissement de ses connaissances, la mise en cause de certaines de ses valeurs et l’enrichissement de son imagination, puisque cette dernière est dotée d’un sens merveilleux comme le souligne Novalis : « […] l’imagination est ce sens merveilleux qui peut remplacer tous les autres sens - et qui est déjà grandement en notre pouvoir. » (Novalis 1992 : 109).

19Il est très intéressant de préciser que le récit de voyage d’Assaffar écrit au milieu des années cinquante du XIXe siècle, est loin de traiter le rapport du dominant-dominé comme cela est connu dans la littérature coloniale dans la mesure où le Maroc à l’époque n’était pas encore occupé par la France. C’est vrai que le voyageur, à bien des reprises, s’identifie aux valeurs de : liberté, justice, civilité, égalité, etc., dont jouissent les Français et notamment les Parisiens, mais il ne se sent pas aliéné où encore soumis au joug de la domination. Il n’a pas souhaité à ce que ces valeurs s’inversent, mais à ce qu’elles règnent dans son pays comme elles le sont en France. De là, le voyage d’Assaffar, au-delà de la collecte des impressions immédiates, de leur description et interprétation en fonction de sa propre culture arabo-musulmane, évoque implicitement l’autorité symbolique de la culture française sur les voyageurs étrangers en France. En prenant goût à la différence, Assaffar accueille l’exotisme et les vertus de l’altérité pour pouvoir s’accomplir en lui. Son rapport à la culture française est plutôt humain et s’il se laisse séduire par tout ce qui relève de l’humanisme français, c’est qu’il était impressionné par ses valeurs pour mieux s’observer, se comprendre, se définir, et pouvoir s’y mutualiser culturellement avec un maximum d’utilité et d’efficacité. Il est très significatif dans ce contexte de rappeler que la proximité géographique favorise plus d’échanges et d’intercommunications en vue d’obtenir des vérités sur l’autre, car personne n’a le monopole du culturel. À ce propos Sartre affirme que : « Pour obtenir une vérité quelconque sur soi, il faut que je passe par l’autre. L’autre est indispensable à mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à la connaissance que j’ai de moi » (Gagnebin 1977 : 69).

20Quant à l’humanisme dans le récit d’Assaffar, il réitère dans beaucoup de passages, nous nous référons en guise d’exemplification à l’extrait suivant :

[…] و لا يتعرضون ] الباريسيون[ للغريب من دينهم أو من المسلمين بسوء[A 8] …(VAF 2007 : 198).

21De là, en plus de favoriser l’interinfluence, le voyage dans le récit d’Assaffar est une hybridation qui se manifeste dans la cohabitation et le rapprochement des deux cultures ; marocaine et française via la traduction de leurs composantes et leur mise entre les mains des lecteurs. Ce voyage est donc productif à tous les niveaux. De ce point de vue, le voyage comme la traduction favorisent un entre-deux que nous qualifierons d’espace culturel interstitiel, c’est-à-dire un troisième espace culturel issu de l’interinfluence de deux cultures ou plus (Tirzo Gómez 2010). Celui-ci est indispensable à l’évolution et l’épanouissement des mentalités et des cultures. Concrètement, Assaffar porte une culture religieuse tandis que celle des Français est laïque ; porteuse de valeurs centrées sur la dignité de l’homme. Or ceci influence sa propre conception religieuse qui est un point pivotal dans son regard sur l’autre. De là, le respect de l’autre et le respect mutuel comme valeurs idéales, se produisent dans les interstices. La relation que reflète Assaffar avec l’autre le français, n’émane pas d’un conflit comme pourrait être le cas de l’algérien, car le Maroc n’était pas colonisé à l’époque par la France, c’est plutôt une relation d’attirance, d’attraction, d’émerveillement en un mot : de fascination. Autant dire, Assaffar dans ses représentations mentales et culturelles du français et de la France, joue le rôle d’un médiateur en faisant croiser et dialoguer la culture marocaine et française3. Sa présence effective à Paris a beaucoup réduit sa zone d’obscurité voir d’opacité sur ses habitants. Cette présence a aussi beaucoup relativisé son rapport à ses propres valeurs comme à celle de l’autre par l’abolition des convictions doxatiques qu’elles soient religieuses ou culturelles. Les enjeux donc de mise en commun des valeurs culturelles de l’un et de l’autre, brisent avant tout le monopole par la compréhension des intentions. Si diversités culturelles il y a, au bout du compte, il y a l’unité de la civilisation humaine dont tout le monde tire profit. La compréhension intime et mutuelle brise les méfiances et construit les confiances. Son premier contact avec l’altérité culturelle l’a bien ouvert sur des réflexions et des interrogations abyssales de la vitalité des cultures et des langues dont il tire profit et ultérieurement ses lecteurs. Sur ce fond, lorsqu’il a franchi les frontières vers la France et plus précisément Paris, il a franchi les spécificités culturelles de l’autre. De là, la culture se féconde par l’ouverture, car dans le cas contraire elle se bat contre elle-même autour d’une identité aveugle où le « chez-soi », à force de rester clos, devient prison. Assaffar est donc l’un des premiers précurseurs qui ont entretenu un dialogue interculturel entre le Maroc et la France, dans la mesure où il était au cours de son voyage vers ce pays à l’écoute de la plurivocité en même temps qu’il mène des réflexions sur la diversité culturelle. Ce voyage donc, en dépit de son aspect officiel, a contribué à la démythification de l’image de la France chez beaucoup de Marocains par la présence effective du voyageur dans ce pays et par des descriptions souvent fidèles à la réalité contemplée. Quant à la panoplie des détails avancés par Assaffar sur les sites où il s’est rendu, elle traduit d’un côté son intérêt à se passer d’une vision superficielle des choses, d’un autre ; son souci d’être authentique et profond chaque fois qu’il s’exalte face à un paysage ou encore une nouveauté rayonnante, et ce pour pouvoir se situer au fond de la société française, dont Paris ; la ville cosmopolite et la plus représentative de la culture française. Sur cette base, il importe de dire pour autant que la hantise des détails chez lui dévoile son intérêt fervent à la réception condensée de la différence. À cet égard toujours, les Français de leur côté, étaient très exaltés par la présence d’Assaffar à Paris en compagnie des membres de l’expédition marocaine. Ce qui les a attirés le plus, c’était surtout la magnificence et l’altruisme de l’ambassadeur Achâach en ayant donné 5 000 francs aux pauvres de Paris et en ayant dédié six chevaux arabes, un lion, deux autruches et quelques moutons à manchettes au roi de France (VAF 2007 : 57). C’était l’un des grands événements qu’a connu la ville des lumières à tel point que beaucoup de journaux s’y intéressaient comme le journal « L’illustration » (VAF 2007 : 53). Conséquemment à cela, les Français en général et les Parisiens en particulier, y avaient prêté beaucoup d’attention. Khatibi précise à ce sujet que « La culture, c’est ce qui perpétue un pays et un peuple » Khatibi 1993 : 105)

22Il convient d’ajouter dans cette même optique que les membres de l’expédition marocaine ont surpris les Français par leurs habits notamment leurs burnous, ce qui les a poussés à les assimiler à des sultans moresques de Grenade et aux Abencerage (آل ابن السراج) ou encore à des Chinois (VAF 2007 : 52). Certains journaux comme « l’illustration » ont parlé de ce voyage et des cadeaux qu’ils ont apportés au roi, ce qui a captivé l’attention et a aiguisé la curiosité des Français pour venir les voir. Cela va sans dire que le Maroc occupe une place prestigieuse chez les Français de façon générale et chez les officiels français dans leur politique étrangère de façon particulière. De là, la culture ne se comprend que dans la relation et le dialogue.

23En guise de conclusion, le voyage d’Assaffar en France est au fond une volonté de construction interculturelle pour rapprocher la culture française des Marocains et vice versa. Ainsi le dialogue des cultures s’édifie-t-il solidement, car en contrepartie de cela, chercher la pureté, c’est vivre à l’écart des autres. Si donc le dialogue est une forme d’interaction, c’est parce qu’il approfondit la compréhension mutuelle. Il s’avère clair pour autant que si la langue est le réceptacle de la culture, elle est l’une des sources de cette compréhension. Or plus deux langues sont voisines, plus la mise en commun des valeurs devient possible. Au fait, la proximité géographique du Maroc et de la France a bien favorisé des échanges fructueux. Tout enfin puise dans la civilisation de l’universel : la vie matérielle et technique. Quant à la culture, elle en est un moyen incontournable, étant donné que celle-ci s’articule autour de la production du sens, des croyances, des valeurs, des sciences, des philosophies, des littératures, des arts, des législations, etc. Les jeux des images et des impressions collectées par Assaffar en France, étant des témoignages fidèles, à bien des égards à la réalité, s’alignent dans cette perspective ; celle de rendre compte des spécificités culturelles de l’hexagone tout en s’arrêtant sur le commun entre ces deux pays méditerranéens.

24Son pouvoir de s’infiltrer dans la société française relève de son sens de la responsabilité suprême consistant à être fidèle autant que faire est possible pour satisfaire le Sultan Moulay Abderrahmane et faire preuve du respect des traditions du sérail « AL Quaida » dans son récit « rapport » de voyage transfrontalier. Il importe ici de dire qu’Assaffar a décrit Paris avec une conscience heureuse, mais contrôlée, parce que son récit de voyage est enfin un rapport qu’il va déposer entre les mains du sultan. Contrairement à Tahtaoui, qui étant envoyé en France par Alkhadioui, tend à déployer tous ses efforts pour défendre le projet de modernisation de l’Égypte à l’époque en s’inspirant du modèle français.

25Enfin cette réalité vécue en France par Assaffar restera toujours présente dans la mémoire des deux peuples marocain et français vu ses spécificités. Nos études et lectures modernes de ce récit de voyage, qui d’ailleurs mérite plusieurs études et lectures, contribuent à l’enrichir et à le compléter pour lui donner une nouvelle valeur polyvalente ; historique, littéraire et culturelle, ce qui montre qu’il est toujours un sujet d’actualité. Cela s’associe pertinemment à ce qu’a dit Leonardo Romero Tobar sur les récits de voyage de façon générale de par leur multiple ressourcement et leur contenu hybride :

[…] les récits de voyage se nourrissent autant de l’expérience réelle du voyageur que de l’écriture des récits antérieurs. Le récit personnel d’un voyage entreverra inextricablement un « j’ai vu » avec un « j’ai lu » de façon que, à bien des occasions, il est très difficile au lecteur d’avoir le pouvoir de séparer ce qui a été expérience directe de l’écrivain et les échos des lectures des autres récits de voyage antérieurs […] (Coll. 2005 : 132).

26En somme, la complémentarité ne se fait que dans la diversité des cultures et la multiplicité des relations, le voyage et le dialogue sont donc les moyens les plus sûrs pour y accéder.

Haut de page

Bibliographie

Collectif. 2005. Los libros de viajes : realidad vivida y género literario, Madrid : Akal/Universidad Internacional de Andalucía.

Collectif. 2010. Cuicuilco, México, Universidad pedagógica nacional, vol. 17 número 48, enero-junio.

Collectif 2014. El cultural (El mundo), 18-24 de abril.

CUCHE, Denys. 2004. La notion de la culture dans les sciences sociales. Paris : La découverte.

GAGNEBIN, Laurent. 1977. Connaître Sartre. Verviers : Marabout Université.

KHATIBI, Abdelkébir. 1993. Penser Le Maghreb. Rabat : Maârif Al Jadida SMER.

MAALOUF, Amin. Les identités meurtrières, Paris : Grasset, 1998.

SAPIR, Edward. 1971. Anthropologie. Paris : Gallimard (coll. Points).

SCHAEFFER, Jean-Marie. 1992. L’art de l’âge moderne, l’esthétique et la philosophie de l’art du XVIIIe siècle à nos jours. Paris : Gallimard.

SENGHOR, Léopold Sédar. 1993. Le dialogue des cultures. Paris : Seuil.

TODOROV, Tzvetan. 1989. Nous et les autres. Paris : Seuil.

Voyage d’Assaffar en France 1845-1846, étudié et vérifié par Susan Miller/E.A.U, traduit en arabe par Khalid Sghir/Maroc, membre participant dans la vérification, Abou Dabi, Emirats arabes unis, maison d’édition Souwaidi Édition et distribution, 2007.

Annexes

[A1]

مع ضعف الإسلام وانحلال قوته واختلال أمر أهله، فما أحزمهم وما أشد استعدادهم، و ما أتقن أمورهم و أضبط قوانينهم. وما أقدرهم على الحروب، وما أقواهم على عدوهم، لا بقلوب وشجاعة و لا بغيرة دين، إنما ذلك بنظامهم العجيب وضبطهم الغريب، واتباع قوانينهم التي لا تنخرم (VAF 2007 : 105).

[Trad.] Avec la décadence de l’Islam et la dissolution de sa force et le déséquilibre de l’ordre chez ses adeptes, combien donc ils sont fermes et forts dans leur préparation, combien ils maîtrisent leurs affaires, combien leurs lois sont strictes. Combien ils sont capables de faire la guerre, combien ils sont forts à affronter leurs ennemis, ce n’est pas à cœur et par courage et bonne foi, mais en s’appuyant sur leur régime fantastique et leur étrange précision et en suivant leurs lois qui ne se désagrègent pas (VAF 2007 : 105).

[A2]

أتطواننا الغراء هل يسعد الدهر

بأوبتنا كيما يعود لنا الوصل؟

وهل يبدو أو يدنو محياك بعدما

تلاطمت الأمواج ويجمع الشمل؟ (VAF 2007 : 115).

[Trad.] Ô notre Tétouan la belle, le temps révolu serait-il content

De notre retour afin que le contact revienne à nous ?

Et ton visage saurait-il se révéler ou s’incliner après

Le déferlement des vagues pour nous permettre de nous rassembler ? (VAF 2007 : 115).

[A3]

وهذا النهر] السين [تسافر فيه المراكب والفلايك والبابورات كبارا وصغارا، فهو مشحون بها في داخل المدينة. وفيه بيوت عظام من الخشب على شكل السفن الكبار، إلا أنها مسقفة منفوق بسقف منها، مفتوح و جهها الذي لجهة النهر، مرساة في طرفه ثابتة، معدة لغسلالثياب، تعلوا عند زيادة النهر وتنزل عند نقصانه كما هو شأن المراكب (VAF 2007 : 116).

[Trad.]Dans ce fleuve [La Seine]les barques et les felouques et les babords grands et petits voyagent, il en déborde à l’intérieur de la ville. Il y est de géantes maisons construites en bois sous forme de grandes barques dont le toit fait partie de ces dernières, sa partie qui donne sur la mer est ouverte, ancrée sur le côté de la rive, elle est destinée à faire le linge, elle se lève quand le niveau du fleuve monte et elle baisse quand il baisse à l’instar des autres barques. 

[A4]

ولنسائهن نصيب من الجمال والبياض وخصب البدن. وسواد العين والحاجبين معدوم عندهم، والنادر لا حكم له فلذلك يزين نسائهم لبس السواد و يواتيهن أكثر من غيره من الألوان، ويحسن أن ينشد هنا في ذلك : رأيتك في السواد فقلت بدر بدا في ظلمة الليل البهيم و ألقيت السواد فقلت شمس محت بشعاعها ضوء النجوم(VAF 2007 : 199).

[Trad.]Leurs femmes se disposent d’une part de beauté, de blancheur et de corpulence. Quant à la noirceur des yeux et des sourcils, elles en sont dépourvues, ce qui est rare ne peut être jugé. C’est ainsi qu’elles se parent de vêtements de couleur noire qui leur convient plus que les autres couleurs, à ce propos il est préférable de chanter ce qui suit :

Je t’ai vu dans le noir

J’ai dit tu es la lune

Qui se dévoile dans l’obscurité de la nuit ténébreuse

Et j’ai jeté le noir et j’ai dit tu es le soleil

Qui par ses rayons efface les étoiles (VAF 2007 : 199).

[A5]

يقال إن فيها]باريس [ماية ألف فنار وكلها مرفوعة على أعمدة من الخشب محكمة الإنزال و التصفيف متساوية في العلو. إذا و قفت في طريق الصف ونظرت إليه ترى كأنه حبل ممدود مد البصر، ليس واحد منها بارزا عن الأخر ولا زائدا عليه في العلو. وإذا وقفت في فضاء من أماكنها خصوصا على النهر الذي بها في الليل عند إيقادها، تراها كما ترى النجوم في الليلة المظلمة الصاحية ففيها منظر عجيب4. (VAF 2007 : 166)

[Trad.] On dit qu’il y est [Paris] cent mille réverbères tous levés sur des piliers de bois bien fixés et alignés et en hauteur ils sont de la même taille. Si vous vous arrêtez au chemin de la lignée et vous les regardez vous trouverez qu’ils sont [réverbères] pareils à une corde qui s’étend dans l’horizon, aucun d’entre eux n’est ni plus éminent ni plus haut que l’autre. Et si vous vous arrêtez dans un espace de ces lieux surtout du côté qui donne sur le fleuve où il y a des réverbères allumés pendant la nuit, vous les trouverez comme des étoiles dans une nuit éveillée il y a dans ceci un paysage fantastique. (VAF 2007 : 166).

[A6]

[…]ما أتقن أمورهم وأضبط قوانينهم. وما أقدرهم على الحروب، وما أقواهم على عدوهم، لا بقلوب و شجاعة و لا بغيرة دين، إنما ذلك بنظامهم العجيب و ضبطهم الغريب، و اتباع قوانينهم التي لا تنخرم5. (VAF 2007 : 105)

[Trad.] […] Combien ils maîtrisent leurs affaires, combien leurs lois sont strictes. Combien ils sont capables de faire la guerre, combien ils sont forts à affronter leurs ennemis ce n’est à cœur, avec courage et bonne foi, mais en s’appuyant sur leur régime fantastique et leur étrange précision et en suivant leurs lois qui ne se désagrègent pas (VAF 2007 : 105).

[A7]

[…] ومن طبعهم ]الباريسيون أنهم يحبون من كان خفيف الحركة طلق الوجه مبدي البشاشة، كثير الكلام بالمباسطة أو السؤال عما يبغي السؤال عنه، أو البحث في العلوم أو نحو ذلك من الأخباربالمغربات، والتحدث عن أحوال البلدان و عوائد أهلها(…). ولهم حظ وافر في الأدب الدنيوي والظرافة و الرقة و الحضارة، ويراعون الأدب في مخالطتهم وكلامهم، فلا تكاد تسمع منهم الساقط في الكلام، ولا يتعرضون للغريب من دينهم أو من المسلمين بسوء(...). وقد اختصوا من بين سائر أجناس النصارى بالأدب والحضارة والمروءة الدنيوية، حتى أن كبراء الأجناس يرسلون أولادهم لباريز لتعلم آداب الفرنسيس وتربيتهم، واختصت باريز بذلك لأنها دار ملكهم و أحضر بلادهم6. (VAF 2007 : 197-8).

[Trad.]  (…)Parmi leurs attitudes [les Parisiens], l’estime à l’égard des gens aux mouvements légers aux visages sans plis affichant un sourire, qui parlent trop en plaisantant ou en posant des questions pour s’informer sur le plus intéressant, ou pour mener des recherches dans le domaine des sciences ou quelque chose de la sorte parmi les nouvelles exotiques, mener des discussions portant sur les nouvelles des pays et les nouveautés de leurs habitants […] leur comportement est marqué par une grande politesse de l’ici-bas, la gentillesse, la délicatesse et la civilité, ils sont très attentifs à la politesse dans la société et lorsqu’ils parlent, la vulgarité chez eux dans leurs paroles est presque inexistante, ils ne font pas de mal à l’étranger ou aux musulmans […]. Ils sont distingués parmi les races des chrétiens par leur politesse, civilité, la noblesse du caractère de l’ici-bas, à tel point que des familles de la haute société envoient leurs enfants à Paris pour apprendre la courtoisie des Français et leur éducation, si Paris s’est spécialisé dans ceci, c’est parce qu’elle est le lieu de leur règne et la ville la plus civilisée de leur pays (VAF 2007 : 197-8).

[A8]

[…] و لا يتعرضون ] الباريسيون[ للغريب من دينهم أو من المسلمين بسوء…(VAF 2007 : 198).

[Trad.] (…) ils ne font pas [les parisiens] de mal à l’étranger et aux musulmans (…)

Haut de page

Notes

1 [Trad.] "Voyage, tu trouveras en contrepartie ce que tu as perdu. Donne-toi de la peine car le plaisir de la vie est dans le labeur" Imam Echafîi.

2 Voyage d’Assaffar en France 1845-1846, étudié et vérifié par Susan Miller/E.A.U, traduit en arabe par Khalid Sghir / Maroc, membre participant dans la vérification, Abou Dabi, Emirats arabes unis, maison d’édition Souwaidi Edition et distribution, 2007. Cet ouvrage sera désigné par VAF).

3 Amin Maalouf dit que : « La langue a vocation à demeurer le pivot de l’identité culturelle, et la diversité linguistique le pivot de toute diversité.»in, Les identités meurtrières, Paris, Ed. Grasset, 1998, pp. 153-154

4 On dit qu’il y est [Paris] cent mille réverbères tous levés sur des piliers de bois bien fixés et alignés et en hauteur ils sont de la même taille. Si vous vous arrêtez au chemin de la lignée et vous les regardez vous trouverez qu’ils sont [réverbères] pareils à une corde qui s’étend dans l’horizon, aucun d’entre eux n’est ni plus éminent ni plus haut que l’autre. Et si vous vous arrêtez dans un espace de ces lieux surtout du côté qui donne sur le fleuve où il y a des réverbères allumés pendant la nuit, vous les trouverez comme des étoiles dans une nuit éveillée il y a dans ceci un paysage fantastique. (VAF 2007 : 166).

5 […] Combien ils maîtrisent leurs affaires, combien leurs lois sont strictes. Combien ils sont capables de faire la guerre, combien ils sont forts à affronter leurs ennemis ce n’est à cœur, avec courage et bonne foi, mais en s’appuyant sur leur régime fantastique et leur étrange précision et en suivant leurs lois qui ne se désagrègent pas (VAF 2007 : 105).

6  (…)Parmi leurs attitudes [les Parisiens], l’estime à l’égard des gens aux mouvements légers aux visages sans plis affichant un sourire, qui parlent trop en plaisantant ou en posant des questions pour s’informer sur le plus intéressant, ou pour mener des recherches dans le domaine des sciences ou quelque chose de la sorte parmi les nouvelles exotiques, mener des discussions portant sur les nouvelles des pays et les nouveautés de leurs habitants […] leur comportement est marqué par une grande politesse de l’ici-bas, la gentillesse, la délicatesse et la civilité, ils sont très attentifs à la politesse dans la société et lorsqu’ils parlent, la vulgarité chez eux dans leurs paroles est presque inexistante, ils ne font pas de mal à l’étranger ou aux musulmans […]. Ils sont distingués parmi les races des chrétiens par leur politesse, civilité, la noblesse du caractère de l’ici-bas, à tel point que des familles de la haute société envoient leurs enfants à Paris pour apprendre la courtoisie des Français et leur éducation, si Paris s’est spécialisé dans ceci, c’est parce qu’elle est le lieu de leur règne et la ville la plus civilisée de leur pays (VAF 2007 : 197-8).

Haut de page

Pour citer ce document

Jaouad Rouchdi, «Le dialogue des cultures à travers Voyage à Paris de Mohammed Assaffar Ben Abdellah Al Andalousi Attitouani», Aleph. Médias, langues & sociétés [En ligne], Méthodes, Aleph. Médias, langues & sociétés, 3-2015, mis à jour le : 26/01/2017, URL : http://aleph.lettres-et-langues-alger2.org/index.php?id=322. Haut de page

Quelques mots à propos de :  Jaouad Rouchdi

Université Moulay Ismaïl - Faculté polydisciplinaire – Errachidia

Haut de page